Le romancier islandais participera le lundi 23 mai à la soirée qui accueillera les intellectuels et artistes du Best Party. Eric Boury, qui l’a traduit en français pour les éditions Rivages, a bien voulu répondre à notre questionnaire.
[1] C’est moi qui ai proposé De tes yeux, tu me vis à Rivages. [ Sjón et moi] avions déjà publié ensemble un livre qui est la suite indépendante de celui-là : Sur la paupière de mon père. Nous avons d’ailleurs choisi, dès le début, de traduire le numéro 2 avant le numéro 1 pour un ensemble de raisons trop longues à développer ici. Ce qui m’a donné envie de traduire ces deux livres est la beauté des histoires, la poésie et la loufoquerie qui s’en dégagent, la structure en abyme de la narration ainsi que la qualité et l’originalité de l’écriture de Sjón. Sjón écrit actuellement la troisième partie de la trilogie (vingt ans après le premier volet) et il va de soi que ce texte sera également publié chez Rivages, nous avons déjà abordé la question avec l’éditrice.
[2] Il n’est pas possible de parler de collaboration : Sjón ne connaît pas le français. Je peux lui expliquer certains choix de traduction en islandais afin de le tenir au courant de la manière dont s‘accomplit le travail. Nous nous connaissons, il nous arrive de parler au téléphone ou de nous croiser quand je suis en Islande ou quand il passe en France, mais je n’ai pas l’habitude d’importuner « mes » auteurs à moins d’un gros problème. Cela est toutefois arrivé pour le livre précédent, Sur la paupière de mon père, où il utilisait un terme de sa composition, et qu’aucun de mes amis islandais n’était parvenu à comprendre. Dans ce livre-là, il manquait également un morceau de phrase qu’il était, certes, possible de reconstruire en le devinant, mais j’ai préféré l’appeler. Cela dit, quand un traducteur est confronté à un problème, à une ambiguïté, il parvient à résoudre ce problème ou à lever cette ambiguïté en avançant dans le texte car les choses s’expliquent souvent quelques pages ou quelques chapitres plus tard.
[3] Elle est riche, inventive (poétique) et variée.
[4] J’aime l’ensemble du livre et j’ai l’impression que vous me demandez de l’amputer d’un membre, mais l’un des passages qui m’a beaucoup touché figure à la fin du chapitre 8, page 122 : le lecteur y assiste subitement à une coïncidence parfaite, à une fusion idéale entre le songe et le réel. Cela dit, ce livre recèle tant de passages intéressants qu’il est vraiment difficile et quelque peu injuste de n’en choisir qu’un seul. S’il le faut vraiment, voici donc : « Assise sur le bord du lit, Marie-Sophie examinait le cadeau du commis. Telle était donc la source du scandale : un jeune homme en pain d’épice, le membre en érection. Elle ne put réfréner un éclat de rire ; il était agréable de constater que, dans cette pension, quelqu’un était frappé d’une sympathique loufoquerie.
Le malheureux se tourna dans son lit, Marie-Sophie ne quittait pas des yeux l’obscène pâtisserie : sa respiration devint plus profonde. Le malheureux laissa échapper un soupir, la jeune fille fit glisser son doigt le long du corps couvert de sucre-glace, ses paupières s’alourdirent. Le malheureux toussa, elle plongea son regard dans ces yeux-raisins noirs, sa tête s’affaissa sur sa poitrine.
Le bonhomme en pain d’épice toussa. »
[5] En général, elle est assez proche de la version définitive. Je relis tous les soirs à haute-voix ce que j’ai traduit dans la journée jusqu’à ce que le texte me semble parfaitement fluide. Plus je progresse, moins il y a de corrections. Je ne conçois pas de réécrire plusieurs fois – je ne sais simplement pas le faire : je préfère consacrer le temps nécessaire dès le départ et résoudre les problèmes au fur et à mesure. Je n’exclus toutefois pas d’en laisser quelques uns en suspens. L’important est de créer en français une œuvre qui tienne debout. Ma méthode de travail ne varie pas vraiment d’un texte à l’autre, ce qui est variable, en revanche, c’est le temps passé sur chaque page en fonction de la difficulté, mais ce temps-là, je ne le compte pas.
[6] On trouve dans le livre au moins deux passages en vers. Cela pose toujours un problème ; on parvient toutefois à le résoudre si on consent à procéder à des concessions. Par exemple, j’ai tâtonné un certain temps avant de trouver une traduction qui me convienne pour le poème au début du chapitre 14. L’important n’est pas d’être coûte que coûte fidèle à l’original, mais de respecter son esprit en coulant le propos dans une forme poétique rimée : on est de toute façon forcé de négocier, et dans le cas présent, je suis satisfait du résultat car je me dis que je n’aurais pas pu faire mieux – autrement, peut-être, sans doute, mais pas mieux. L’important est que le texte fonctionne en français et qu’il ne trahisse pas l’esprit de l’œuvre. A la strophe 3, j’ai dû recourir au mot « greluche » alors que l’islandais utilise simplement « femme », mais c’était pour le faire rimer avec « paluche ». Il convient d’ajouter que toute traduction comporte nécessairement des pertes et des gains, une manière d’ajouts et de retranchements, mais c’est une affaire de négociation avec sa propre langue et ce qui est perdu ici se retrouve là, ailleurs dans le texte.
[7] Oui, c’est moi qui ai choisi le titre et l’éditrice m’a suivi avec enthousiasme. Il s’agit d’une traduction plus ou moins littérale du titre original Augu þín sáu mig / Tes yeux m’ont vu. En français, la traduction littérale est toutefois un peu plate et, puisque le livre est empreint de poésie et d’onirisme, j’ai opté pour : De tes yeux, tu me vis. Ce titre me semblait si beau qu’il n’a eu aucun rival. Je ne sais d’ailleurs pas ce que j’aurais fait si l’éditrice ne l’avait pas accepté, je crois que je lui aurais tout bonnement dit d’en trouver un autre elle-même, mais le problème ne s’est pas posé.
[8] Non, je n’en suis pas à mon premier livre de Sjón. J’ai déjà traduit chez Rivages, Le moindre des mondes, qui a obtenu le Prix littéraire du Conseil nordique en 2005. Après cette première traduction, l’éditrice d’alors, Catherine Argand m’a demandé de lui proposer une autre œuvre de Sjón : je lui ai donc suggéré Sur la paupière de mon père et De tes yeux, tu me vis. Après avoir discuté avec elle, nous avons décidé de publier ces deux œuvres dans l’ordre inverse de celui de la publication en Islande pour un ensemble de raisons, la principale étant l’accès plus difficile du premier livre quand on n’a pas lu le second. J’espère évidemment suivre cet auteur magnifique. Il a écrit d’autres livres qui n’ont pas été traduits en français, mais pour l’instant, avec Rivages et la nouvelle éditrice, Christel Paris, nous nous concentrons sur cette trilogie. J’ai au moins en tête deux autres livres de lui que je souhaite traduire, mais il faudra attendre. Il n’est pas le seul auteur que je traduise et qui me plaise.
[9] Non, cela ne m’est jamais arrivé et je crois qu’il y a peu de chance que cela se produise car les traducteurs d’islandais sont peu nombreux. En Islande, la production littéraire est importante en quantité comme en qualité et il serait dommage que le peu de traducteurs existants passent leur temps à retraduire des textes déjà traduits par leurs collègues alors que tant d’autres livres attendent.
[10]. En ce moment, je travaille sur un thriller de Stefán Máni dont le titre reste à définir. Un premier livre de cet auteur : Noir Océan, a déjà été publié dans la Série Noire chez Gallimard, en 2010. Et je viens juste de terminer la suite d’Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson pour la collection Du monde entier, également chez Gallimard. Le livre sortira en septembre 2011. Actuellement, l’auteur écrit la troisième partie de cette trilogie, qui est encore à paraître en Islande et je la traduirai également, je suppose en 2012.
[11] J’apprécie tous les livres que je traduis sinon je ne les traduirais pas, mais il y en a un que j’aime particulièrement pour un grand nombre de raisons – il s’agit d’Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson. J’ai d’ailleurs tout autant apprécié la suite, dont je viens de parler. Je suppose que l’explication principale réside dans le fait que je me sens parfaitement à l’aise dans l’univers et la langue de cet auteur. J’ai l’impression qu’il écrit dans une langue très proche de ma langue intime. Ses romans sont certes en prose, mais ce sont aussi de longs poèmes, Entre ciel et terre est d’une certaine manière une longue élégie sur la perte d’un ami cher, un livre sur le deuil, l’amitié, la littérature et l’amour. C’est un texte d’une beauté saisissante dont les phrases, les mots et le rythme résonnent encore en moi, même deux ans après l’avoir traduit.
[12] Assez peu, et je le déplore. Je lis plus souvent en islandais afin de conseiller des textes aux éditeurs, mais la lecture d’un français vivant et actuel me manque parfois ; cela dit, on ne peut pas tout faire. J’ai commencé La Vie est brève et le désir sans fin de Patrick Lapeyre. Le style m’a beaucoup séduit, mais j’ai dû interrompre pour l’instant ; je sais que je reprendrai ma lecture. Un livre que j’ai lu il y a deux ans est Cher Amour de Bernard Giraudeau et là, j’ai véritablement été emporté par le style, par ses variations et par l’histoire.
[13] Je le fais, mais beaucoup moins que pendant mes années d’études. Je me souviens être parfois tombé sur des traductions étranges, je pense à Pan, un livre de Knut Hamsun, traduit du norvégien vers l’allemand, puis, de là, vers le français, mais c’était il y a 25 ans et aujourd’hui, on traduit presque toujours directement depuis l’œuvre originale. Ce livre m’est littéralement tombé des mains tant certains détails de la traduction me posaient problème même si je n’avais que dix-huit ans à l’époque : le texte était vraiment lourd, c’était un obstacle, mais je pensais que cela était à mettre sur le compte de mon incapacité à le lire correctement. J’ai découvert un peu plus tard, en lisant l’original en norvégien, une écriture fluide, limpide, légère et profonde qui ne posait aucun problème de compréhension. Dernièrement, j’ai lu La balance du souffle de Herta Müller, qu’un ami m’a offert dans la traduction de Claire de Oliveira, c’est un texte que j’ai beaucoup apprécié. Sans connaître le livre en allemand, je sais que la traduction est excellente car elle est rédigée dans un français impeccable et inventif. Je me souviens de détails sur lesquels je me suis dit : eh, voilà une traductrice qui fait de jolies trouvailles linguistiques, elle sait écrire et elle sert le texte. Je ne suis pas capable de vous dire de quels détails il s’agissait, mais je me souviens avoir alors éprouvé une certaine jubilation. Je crois vraiment qu’il n’est pas nécessaire de connaître la langue source ni l’œuvre originale pour savoir si une traduction est bonne.
[14] Je suis six ou sept auteurs et n’ose envisager d’augmenter leur nombre pour l’instant : je consacre pratiquement tout mon temps à la traduction et les journées n’ont que vingt-quatre heures. Il y a toutefois des écrivains islandais qui ne sont pas traduits et mériteraient de l’être, je pense par exemple à l’immense Þorbergur Þórðarson, un monument en Islande au même titre que Halldór Laxness (dont beaucoup d’oeuvres existent en français grâce à Régis Boyer), à Davíð Stefánsson frá Fagraskógi, à Björn Th. Björnsson, à Fríða Á. Sigurðardóttir, à Gyrðir Elíasson, auquel le Conseil nordique vient d‘attribuer son prestigieux prix littéraire, ou encore à Vigdís Grímsdóttir, tous inconnus ou presque en France. La dernière de la liste a bien eu un livre traduit par François Emion, il y a une quinzaine d‘années, mais aucun autre depuis, or c‘est à mon avis un grand auteur qui mériterait plus d‘attention. Cependant, je ne nomme ceux-là que parce qu‘ils me viennent à l‘esprit immédiatement, il y en aurait bien d‘autres. Les Islandais écrivent beaucoup, ils lisent beaucoup, et la production littéraire est souvent d‘une grande qualité. Un grand nombre de poètes ne sont traduits que de manière parcellaire car il est très difficile de trouver des éditeurs ; c’est une lacune qu’il faudrait combler. Régis Boyer s’y est beaucoup employé, il a consacré une énorme énergie à traduire puis à publier des poètes, et pas seulement des Islandais. Je me dis que j’aurai peut-être un jour l’énergie et le temps suffisants pour marcher sur ses traces. Pour l’instant, j’alterne entre les romans noirs, les polars et les romans poétiques, si tant est qu’il s’agisse d’un genre littéraire : j’entends par-là des textes proches de la poésie, et où la matérialité du langage est très importante. Et je me réjouis que Sjón appartienne à cette catégorie-là, c’est à chaque fois un grand plaisir de le traduire.
