Le romancier indien participera le samedi 28 mai à une table ronde sur le thème de la catastrophe, aux côtés de Rodrigo Fresàn et Yanick Lahens. Dominique Vitalyos, qui l’a traduit en français pour Albin Michel, a bien voulu répondre à notre questionnaire.
1. À l’initiative de son éditrice, Vaiju Naravane, chez Albin Michel. Je partage souvent ses goûts en matière de livres à publier, et si j’avais lu Animal’s People la première, je le lui aurais proposé !
Qu’est-ce qui vous a donné envie de le traduire ?
– C’est un festival de langues, de registres et de formes – aucun répit, aucun train-train ;
– Son oralité (le narrateur parle à un auditeur/spectateur imaginaire dans un magnétophone) et l’originalité de la langue d’Animal.
– Ce personnage, dans sa révolte, n’était pas complètement étranger à un des aspects de mon expérience de l’Inde. J’ai eu presque immédiatement l’impression de le connaître.
– Enfin, le sujet mérite largement qu’on y consacre un peu de temps. Jamais on ne pourra rétablir l’équilibre entre l’attention qu’on lui porte et l’incurie de ceux qui font perdurer ce désastre depuis vingt-cinq ans.
2. Je l’ai rencontré pour la première fois au festival de Jaipur en 2008, alors que je m’apprêtais à traduire son livre et il m’avait donné son adresse e-mail. Je l’ai contacté de nouveau à la fin de la traduction : j’avais neuf questions à lui poser pour éclaircir mes doutes. Deux concernaient des mots inventés par lui. Depuis, nous nous sommes revus de temps à autre à la faveur de manifestations littéraires qui lui donnaient l’occasion de ranimer l’actualité de Bhopal, où aucune évolution satisfaisante ne s’est concrétisée à ce jour.
3. Tripale, excédée, explosive.
4. “Je marchais debout. Puisque Ma Franci le disait… Mais pourquoi est-ce qu’elle aurait menti ? Ce n’est pas comme si ça pouvait me consoler. Tu trouves ça gentil, toi, de rappeler à un aveugle qu’il ne l’a pas toujours été ? Les prêtres qui murmurent des formules magiques à l’oreille des cadavres, ils ne leur disent pas : « Garde le moral, tu as été vivant. » Personne ne se penche tendrement au-dessus du tas de merde abandonné dans la poussière pour lui susurrer : « Tu ressembles toujours au kebab que tu étais…»
Combien de fois j’ai répété à Ma : « Je ne veux plus être un humain. » Ça n’a jamais filtré jusqu’au fond de sa cervelle complètement HS, ou peut-être qu’elle ne me croyait pas. Tu comprendras mieux si je te dis que ça me venait aux lèvres quand j’apercevais ma dégaine – pas dans un miroir, ceux-là, je les évite, mais on projette tous une ombre, c’pas, et j’étais dégoûté à mort. À l’époque de mes crises, quand les voix hurlaient dans ma tête, tout ce qui marchait sur deux pieds ou se tenait simplement debout me rendait furieux. La liste des gens dont j’étais jaloux n’en finissait pas?: Ma Franci, les autres soeurs de l’orphelinat, Chukku, le veilleur de nuit, les femmes qui portaient des pots sur la tête, les serveurs et leurs quatre assiettes en équilibre le long de chaque bras. Je détestais regarder mes amis jouer à la marelle. Je ne supportais pas la vue des danseurs, des ours savants que ces sales enfoirés d’Agra viennent exhiber, des types qui marchent sur des échasses, de l’unique jambe et de la béquille d’Abdul Saliq, le mendiant de Pir Gate. J’enviais les hérons, les piquets de but, les échelles le long des murs. Je lorgnais le vélo de Farouk en me demandant si je devais l’ajouter à ma liste.
Mais comment est-ce que tu pourrais comprendre ?
…
Ne t’en fais pas. Tout te sera expliqué en temps et en heure. Je ne suis pas aussi intelligent que toi. Je ne peux pas tourner chaque mot en papillote comme tu le fais. Il ne me sort pas des martins-pêcheurs turquoise de la bouche quand je l’ouvre. Si tu tiens à mon histoire, il faudra te faire à ma façon de la raconter.”
5. Ma première version n’est jamais censurée et se laisse guider par le ton, le rythme et la nature propres à chaque personnage. À ce stade, je souligne seulement les points sur lesquels je sais d’emblée que je devrai revenir (précision lexicale, affinement sémantique, plus rarement réarrangement de phrases et parfois, quand je sèche, trous à combler). La proximité de la version définitive à cette première version dépend du livre, de notre affinité, du temps dont je dispose pour y travailler, et bien sûr selon qu’il s’agit d’un manuscrit original définitif ou non (C’est presque toujours le cas). Dans le cas de Cette Nuit-là, j’ai changé très peu de choses à la première version.
6. Tout d’abord, au ressenti du processus de la traduction : elle m’a paru interminable. Je me trouvais dans une contradiction permanente entre d’une part le livre, ses personnages, mon déplacement mental quotidien pour vivre avec eux, que j’aimais profondément, et d’autre part le vécu intérieur, sept mois durant, à travers eux, de l’énormité des torts faits aux Bhopali, depuis l’horreur de « cette nuit-là » jusqu’au déni de soins et de réhabilitation de la part des directeurs de l’usine et du pouvoir. Ce vécu-là était tout simplement suffocant et m’écrasait littéralement.
Par contre, à la lecture, dont le temps est très différent, c’est un livre vivant, mobile, terrible et parfois grave, mais jamais pesant. La richesse de l’imaginaire, la fantaisie et l’humour y sont pour beaucoup.
La principale difficulté de la traduction proprement dite était de respecter la voix d’Animal dans tout le spectre de son expression. Premièrement, Il est le narrateur et le personnage central de l’histoire, il n’est donc pas question de compter sur un regard extérieur pour nous le décrire. Il SE dit, de bout en bout. Deuxièmement, il le fait dans une langue multiple. Loin d’être tout d’un bloc, il parle dur et cru dans de nombreuses circonstances (révolte, affirmation, gêne, dialogues), il vit dans la misère et dans la rue, il agit souvent dans l’illégalité, mais ce n’est pas un illettré ou un jeune “en échec scolaire”. On lui fait l’école, il apprend vite, il est bien entouré (Ma Franci, Zafar, Nisha, etc.) et il sait reconnaître les qualités des autres. Il fallait donc rendre toutes ces facettes présentes dans ses différentes façons de parler.
Son parler cru ne m’a pas posé de problèmes, mais a nécessité un traitement particulier. L’anglais parsème un énoncé assez standard (ou simplement indianisé) de mots très “grossiers”, essentiellement des insultes et des jurons ; le français équivalent tord la syntaxe et peuple la phrase de mots d’“argot” souvent hauts en couleur. Lorsqu’il abandonne les grossièretés en anglais, notamment quand il parle en dehors du sentiment de révolte ou d’affirmation, son registre, syntaxe et vocabulaire, change en français aussi.
Pouvez-vous nous donner un exemple de solution dont vous êtes satisfaite?
L’adaptation des noms propres était un aspect particulièrement ludique du travail. L’idée que Fatlu (le nom du flic, dans lequel on entend fat) puisse se rendre par le français argotique « lardu » m’a enchantée. Il garde son nom original, mais devient à l’occasion Fatlu le lardu. L’auditeur-spectateur imaginaire dénommé “Eyes” par Animal devient Zœil, dont le Z neutralise le difficile y de “Yeux” et, renforcé par le singulier, rend tangible la familiarité qu’Animal développe envers lui. Certains quartiers de la ville gardent leur nom en anglais (souvent quand ils sont compréhensibles tel quel) ou en langue locale (l’alternative existe déjà dans l’original), d’autres (anglais uniquement) sont francisés en fonction de leur importance pour l’histoire et de la couleur de ce qu’ils évoquent. C’est un choix d’équilibre : franciser toute la ville, c’eût été un peu comme la recoloniser. On passe donc de Casse-Noisettes à Paradise Alley à Phuta Maqbara, de la Serre-de-Poulet à Nilofer Road à Khabbarkhana. Cette variété participe du feu d’artifice linguistique sans le compliquer pour le lecteur.
À l’inverse, pouvez-vous citer un passage pour lequel vous avez dû vous résoudre à ce que quelque chose se perde dans la traduction ?
L’impayable traitement de la langue anglaise par certains locuteurs indiens ne peut être goûté qu’en connaissance de cause. Lorsque Zafar demande à Animal quelle fonction il veut occuper dans son association de solidarité au peuple éprouvé de Khaufpur. Animal répond en anglais : “Namispond Jamispond” (phonétiquement Némispond Djémispond) qui rend l’anglais de : «“My name is Bond, James Bond”.) Passé la première interrogation, tout lecteur anglophone comprend et, le plus souvent, en goûte tout l’humour. En français, le rendu est plus hypothétique : Mapelpond, Djémispond (Je m’appelle Bond, James Bond). J’ai fait ce choix à l’issue d’un sondage auprès de mes amis pour tenter d’appréhender ce qui passait le mieux. J’ai quand même ajouté 007 devant, pour plus de sûreté…
Mais c’est un mal pour un bien. La présence du numéro m’a permis de faire dire plus tard à Farouk, qui reproche à Animal de ne pas être à la hauteur de sa tâche d’espion, qu’en tant que tel, il est 000 !
7. La décision quant au titre appartient à l’éditeur. Mais nous avons tous pensé à Cette Nuit-là. “Animal et les Siens”, traduction littérale de Animal’s People est phonétiquement plus terne. De plus Anima-lé-lé-sien, ça ne passe pas bien. Et du point de vue sémantique, l’expression aurait pu évoquer des histoires d’enfants en bande (du genre “Untel et ses amis”…) et manquer complètement son objectif : éveiller la curiosité.
L’idée m’a effleurée de proposer un titre avec Apokalis, mais je n’en trouvais pas de véritablement porteur. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais pu proposer “L’Apokalis selon Sanjo” (Saint-Jean, dans le livre). On m’aurait peut-être répondu que, d’un point de vue commercial, ce n’était pas une bonne idée, laissant entendre que le livre entier était écrit dans un français problématique. Ou que du point de vue religieux, c’était tendancieux.
L’expression “Cette Nuit-là” revient comme un leitmotiv à travers le roman. Cette nuit-là est ancrée, depuis qu’elle a eu lieu, dans le concret de la vie d’Animal et des siens, et en fait, elle continue de se dérouler depuis vingt-cinq ans, non seulement dans les mémoires, mais dans la continuité, dans le renouvellement perpétuel du désastre dont elle a marqué le début, assurés par la toxicité des lieux. Cette Nuit-là était l’alternative réelle à un titre centré sur Animal.
8. Oui, c’est le premier livre que j’ai traduit de lui. Je ne sais pas si je traduirai les prochains. Je suis une traductrice un peu particulière : je me limite à un espace socioculturel qui m’est familier, du moins dans ses grandes lignes. Je vis depuis plus de vingt ans au moins la moitié du temps en Inde, et je traduis des auteurs indiens qui écrivent en anglais ou en malayalam, la langue du Kerala. Je trouve qu’il est d’une importance capitale d’être imprégnée de ce contexte pour le traiter sans contresens au niveau du ton.
Ce qui est certain, c’est que je lirai les prochains livres d’Indra Sinha. Il m’a parlé de ses recherches concernant le prochain. Je pense qu’il n’est pas encore prêt à traduire.
9. Non, jamais.
10. Je termine une traduction du malayalam. Il s’agit d’un recueil de nouvelles par un auteur keralais (1908-1994) que j’ai pu faire découvrir en France grâce aux éditions Zulma : Vaikkom Muhammad Basheer, un de mes « grands-pères » d’adoption avec Tagore. C’est le troisième ouvrage de lui qui paraîtra bientôt, après Grand-père avait un éléphant et Les Murs et autres histoires d’amour.
11. Plusieurs ! Impossible d’en tirer un seul de ce chapeau. Alors je laisse arbitrairement de côté les autres auteurs traduits de l’anglais (M. Kesavan, M. Suri, I.A. Sealy en tête), dont l’écriture m’a passionnée, pour me tourner vers les traductions du malayalam, plus rares mais qui ont toutes constitué des expériences inoubliables, et notamment deux d’entre elles :
– Jours d’amour et d’épreuve, ma première traduction, une pièce de Kathakali, écrite au XVIIe ou XVIIIe siècle par Unnayi Vâriar, publiée chez Gallimard « Connaissance de l’Orient ». Le souvenir de Jacques Dars, son éditeur, disparu récemment, y restera toujours associé.
– Les Légendes de Khasak, de O.V. Vijayan, chez Fayard, déjà avec Vaiju Naravane. Les mots me manquent pour dire la profondeur de cette aventure, portée par le souffle immense et presque halluciné dont Vijayan balaie le « minuscule refuge » du village de Khasak et de ses habitants.
12. De temps à autre. Le roman dans lequel je suis plongée en ce moment (à retardement, je le reconnais) est Là où les Tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès. Une pépite de bonne taille !
Mais je lis surtout des essais, et plusieurs à la fois, non spécifiquement français. Je me documente, en fait, sur une question à la fois immense et bien particulière sur laquelle je voudrais un jour écrire. En français, en ce moment, je consulte Derrida : Cet Animal que donc je suis. Je relis l’œuvre de Charles Malamoud, penseur-interprète de l’Inde sanskrite et, bien au-delà, philosophe.
13. Oui, mais seulement quand je n’ai pas accès à l’original, à l’exception de la période durant laquelle j’ai fait partie d’un jury de prix de traduction, où je lisais, bien entendu, la traduction française tout en me référant, chaque fois que mes connaissances me le permettaient, au texte original. C’est une expérience irremplaçable pour le degré d’attention qu’elle exige vis-à-vis des options de traduction, plus encore quand la langue source vous est inconnue. Dans ce cas, lorsqu’un livre se lit aussi “bien” que s’il avait été écrit en français, on fait le pari qu’il respecte pour l’essentiel l’original. Quand l’écriture est moins riche ou moins singulière, il n’est pas si facile d’y retrouver la volonté de l’auteur original. Quand une personne mieux informée que vous de la langue source vous dit que sa plume est bien là, ça devient une bonne traduction ! Et quand vous le découvrez vous-même en dépit de votre ignorance de l’original, ça devient une grande traduction ! Le prix ne va pourtant jamais à l’artiste trop modeste ou affamé qui s’est attelé à la tâche de traduire, même de la meilleure façon possible, un livre un peu plat…
Êtes-vous, en tant que lectrice, sensible à la traduction ?
Oui. Mais je n’aborde pas la lecture en technicien. Si le style de la traduction coule de source, je me contente d’en féliciter par-devers moi (ou de vive voix) l’auteur. C’est seulement lorsque je rencontre quelque chose de choquant que la critique se met en route. Ensuite, c’est vrai, il est difficile de l’arrêter !
14. Pas un, mais une multitude d’auteurs de langues indiennes que je ne saurais traduire ! Or les traducteurs français de ces langues font cruellement défaut et les traductions relais, (à partir d’une traduction anglaise,) sont fort heureusement bannies par les éditeurs sérieux. Mais j’en connais au moins un qui publie des traductions relais de façon récurrente avec des résultats médiocres, et je n’ai aucune envie de lui fournir des noms ! Je pense au kannada, langue du Karnataka (de la même famille, dravidienne, que le malayalam). Je pourrais – c’est un pis-aller –, faire partie d’un duo avec un locuteur kannada pour traduire certains auteurs, mais rien de tel n’est (encore ?) envisagé pour remédier aux lacunes océaniques en ce domaine…
